________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________-Debout !
Ah. Je vois. Encore cette charmante voix rauque qui vient me réveiller. Désolée, mais non, je suis bien sous mes couvertures et j'y reste. Et puis, pour une fois que je suis bien quelque part moi...
-Allez ! Je dois aller bosser et je n'ai pas le temps de jouer la nounou ! Debout !
Je pressai plus fort mes paupières l'une contre l'autre pour paraître profondément endormie, tout en ruminant mon monologue cérébral. "Rhoo, mais va-t-en ! Puisque je suis bien ! Si tu continues je vais vraiment finir par me réveiller !"
-D'accord, tu as gagné, je vais chercher ma mère, dit la voix dans un soupir d'exaspération.
J'ouvris soudainement les paupières comme si tout ce temps je ne dormais pas, et sortis de mon lit en moins de temps qu'il fallait à un Teck-Bot pour se réparer lui-même. L'homme à la voix rauque se retourna, un sourire victorieux et satisfait aux coins des lèvres. Je le fixai, le méprisant intensément du regard. Je pouvais aisément remarquer une étincelle de moquerie se refléter dans ses yeux marrons. Après tout c'était compréhensible, j'étais décoiffée, la vision tellement floue que je plissais les yeux comme les taupes en plein jour, mon grand T-shirt servant de pyjama était tout froissé et je crû que j'avais bavé car le gentil "réveil-man" venait de m'essuyer quelque chose au coin de la bouche.
-T'es vraiment un bébé toi ! Allez grouille, tu travailles toi aussi !
-Pourquoi je dois travailler ? J'ai demandé un jour de congé ! râlai-je.
-Parce que tu sais très bien qu'on a pas vraiment droit aux jours de congés, Cerize ! Maintenant grouille.
Je le regardai quitter la pièce, la colère bouillant en moi. Pourquoi avait-il fallu qu'il me réveille à - je lançai un coup d'oeil à l'horloge hologramme - 4h30 du matin ?! Le travail c'est le travail, d'accord, mais ça ne se fait pas. Bon, il faut à tout prix que j'arrête de ressasser des paroles intérieures tout le temps, sinon, je vais devenir folle comme le fût Tante Isabelle... Je me dirigeai donc vers l'étage d'en bas. Arrivée à l'escalier, j'agrippai avec la plus grande précaution la rampe rongée par les termites et descendis les marches grinçantes et poussiéreuses en silence. Le salon était en désordre, à peine éclairé, comme à son habitude. Mais que voulez-vous ? C'était le prix à payer pour vivre avec une vieille barbante et son fils unique de 17 ans, tout aussi barbant. En parlant du loup, le voilà qui apparut de derrière la porte de la cuisine qui s'avérait être une simple serviette décolorée suspendue à deux coins.
-Encore là ? marmonnai-je
-Heu... Ouais... Tu ne sais pas où j'ai mis la clef de mon aéro-scooter par hasard ? demanda-t-il sur un ton plus affirmatif qu'interrogateur, comme s'il était sûr que j'avais dérobé -par erreur- sa clef.
-Non, pas du tout. Dis tu sais où est Flora ?
-Il me semble qu'elle t'a déjà répété mille fois de...
-Elle est où, insistai-je.
-Dans la cuisine, mais ? Ma clef ?
-Je l'ai pas !
Et sur ses paroles décisives, je me dirigeai vers la cuisine. A l'instant où j'eus posé mes pieds nus sur le carrelage marron, une main m'agrippa l'épaule. Elle avait surgi de la pénombre mais je savais bien qui c'était.
-Bonjour ma petite chérie, comment vas-tu ? lança gaiement la voix.
-Je vais bien, merci Flora, dis-je en me dégageant.
-Rhoo voyons ! Je t'ai déjà répété mille fois de m'appeler grand-mère !
-Mais moi je ne veux pas, Flora, insistai-je.
Ce genre de conversation ne menait nul part. Je le savais. Depuis ma plus tendre enfance, cette... dame disons, m'avait recueilli et m'avait supplié de l'appeler grand-mère. Le truc, c'est qu'elle croyait que comme j'étais petite, je ne me souviendrais plus de rien et que je n'y prêterais pas d'attention. C'est vrai, à une époque je la croyais, mais maintenant j'avais 15 ans et ce n'était plus pareil.
-Il y a quelque chose à manger ? marmonnai-je pour changer de sujet.
-Oh ! Non désolée, tu sais comment est le pays ma chérie. Plus de nourriture pour les deux mois à venir, ils l'ont annoncé hier. Les champs ne donnent plus rien... Et dire que nous allons peut-être entrer en guerre avec Ona... soupira-t-elle.
Elle me sourit dans son soupir. Ce petit sourire qu'elle faisait toujours quand elle était désolée. Qui aurait résisté à une dame qui vous regardait comme ça ? Pas moi en tout cas. Je lui posai une main rassurante sur l'épaule en m'en retournai à l'étage. Je pris une douche rapide dans la bassine en métal, me séchai avec une loque crasseuse et m'habillai de mon habituel short beige, mon t-shirt rouge bordeaux et ma petite veste grise foncée à manche trois quart. J'agrippai ensuite la brosse à cheveux et attaquai ma touffe verte pâle. Oui j'ai les cheveux verts , et alors ? Quand j'eus assez brossé, j'attrapai mon élastique bordeaux et attachai mes cheveux en queue de cheval qui se termina en effleurant le sol. Puis, je me fixai un instant dans le miroir fissuré. J'avais une brûlure sur le visage, partant de la bouche et passant sur le côté gauche du menton. Puis une autre qui s'enroulait en spirale autour de mon bras gauche et puis bien sûr, il y en avait une autre dont je ne préférai pas parler. Je n'aimais pas mon corps. J'avais de petits seins, des bras musclés et un visage dur. Je ne ressemblai en rien à une fille, et mon look négligé n'arrangeait pas grand chose. Je déplaçai mon regard vers mes yeux noirs. Si on observait bien, on pouvait remarquer de la douceur en émaner.
Mais jusqu'à présent, j'avais été la seule à noter ce détail...A part Noah, mais lui, avec ses airs de beau gosse blond, il ne comptait pas... Je n'aimais pas mon corps, et ça m'énervait que je n'en connaisse pas le vrai passé. Ces brûlures, je ne savais pas d'où elles venaient et personne n'avait eu la gentillesse de me le révéler. J'expirai un coup et détachai ma vision du miroir pour le porter sur l'évier crème. Il y avait de la moisissure verte qui s'échappait du trou prévu pour l'écoulement des eaux. Je détournai encore les yeux et les posèrent sur mon bras. A mon poignet, il y avait encore un fragment de ma vie inconnue. Un bracelet épais en acier où l'on accroche des chaînes. Je quittai la pièce en râlant, persuadée que le destin s'était mis contre moi pour que je me pose des questions aujourd'hui ! Pendant ce temps, tout était redevenu calme au rez-de-chaussée. Noah devait sûrement être parti car je n'entendis pas son pas pressé et ne vit pas son aéro-scooter devant la maison. Je haussai les épaules et finis de m'apprêter. J'enroulai des bandages bruns autour de mes jambes, de la cheville jusqu'au dessus du genou, enfonçai mes pieds dans mes chaussures brunes en cuir déchiré et ouvertes à l'avant, et partis en lançant un chaleureux au revoir. Bizarrement, Flora ne me répondit pas. Je me dis qu'elle s'était peut-être endormie devant un feuilleton quelconque et je passai le seuil de la porte.
Ambiance♪La chaleur étouffante de dehors me happa tout de suite. J'avais du mal respirer, mais ça allait. J'avais déjà connu bien pire. Je marchai dans les rues encore sombres. Les égouts fumaient une vapeur douteuse qu'il n'était sûrement pas bon de respirer. Quand je marche, j'imagine une musique dans ma tête. C'est comme si quelqu'un me hantait et la chantait pour moi. Grâce à ça, je me sens vivre et peu à peu, j'oublie que je suis ici, sur une Terre déjà morte. Mes pas ne m'appartiennent déjà plus. Je m'élève vers les toits plats des maisons. Je cours, non, je vole. Je suis libre sur une terre où ce mot est banni...
Why does it feel like night today
(Pourquoi on dirait la nuit aujourd'hui)
Something in here's not right today
(Quelque chose ici ne va pas aujourd'hui)
Why am I so uptight today
(Pourquoi suis-je tellement tendue aujourd'hui)
Paranoia's all I got left
(La paranoïa est tout ce que j'ai laissé)
I don't know what stressed me first
(Je ne sais pas ce qui me stress en premier)
or how the pressure was fed but
(ou comment la pression est nourrie)
I know just what it feels like
(Je sais juste comment c'est)
To have a voice in the back of my head
(D'avoir une voix derrière ma tête)
Like a face I hold inside
(Comme un visage que je tiens à l'interieur)
A face that awakes when I close my eyes
(Un visage qui se réveille quand je ferme les yeux)
Face that watches everytime I lie
(Visage qui me regarde chaque fois que je mens)
Face that laughs every time I fall
(Visage qui rigole chaque fois que je tombe)
And watches everything
(Et regarde tout)
So I know that when it's time to sink or swim
(Alors je sais quand il est temps de couler ou de nager)
The face inside is here in me right beneath my skin
(Le visage est en moi juste en dessous du mien)
Cette chanson me berce. Je me sens concernée. Aujourd'hui n'était pas un jour normal. Mais qu'est-ce qui était normal à notre époque ? Je me sentais comme paranoïaque, je me faisais du soucis pour rien. Je courrai pour m'échapper de ce jeu sans issu. Je courrai, courrai à en perdre haleine. La musique avait prit le contrôle de mon corps.
It's like I'm paranoid lookin' over my back
(C'est comme si j'étais un paranoïaque qui regarde derrière son dos)
It's like a whirlwind inside of my head
(C'est comme une tornade dans ma tête)
It's like I can't stop what I'm hearing within
(C'est comme si je ne pouvais pas arrêter ce que j'entend)
It's like a face inside is right beneath my skin
(C'est comme un visage en moi juste en dessous du mien)
La chanson s'interrompit brusquement, me laissant découvrir mon paysage de travail où une usine fumante et rouillée de partout semblait m'attendre à bras ouverts.
-Pour mieux refermer son étreinte sur moi comme un piège, marmonnai-je entre mes dents.
J'haletais puis détaillai le paysage un instant. De petits points blancs bougeaient au rythme métallique de l'usine. Je descendis de mon poste d'observation et me joignit à eux. Je n'étais pas tranquille, quelque chose, une force occulte disons, semblait vouloir me prévenir d'un danger. Etait-ce le visage de la chanson ? La voix derrière ma tête ? Je ne sus le dire mais quelque chose de grave allait se produire...
... La journée avait pourtant commencé normalement...
________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________Petite précision : Cerize fait parti du clan Terata.